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vendredi 12 octobre 2012

LES PETITES HISTOIRES DE YEHNI N°23

Retrouvez plus d'histoires sur www.225nouvelles.com

LE CHÔMEUR

La Météo avait annoncé un temps "particulièrement ensoleillé sur toute l'étendue du littoral ivoirien". Il avait plu et Hassan était arrivé trempé à son entretien d'embauche. Il tenta de faire une blague sur l'augmentation de l'activité des glandes sudoripares chez les demandeurs d'emploi. Le recruteur ne rit pas. Sa lèvre supérieure frémit légèrement sous sa moustache épaisse. Le coeur amer, Hassan quitta le petit bureau sobrement décoré en laissant une large marque foncée dans le fauteuil.

S'il avait su qu'il aurait eu autant de mal à trouver un emploi, il n'aurait jamais quitté l'ancien. Bon, on l'avait renvoyé. Mais le résultat était le même. Hassan avait une grande "qualité-défaut": il était épidermique.


mercredi 12 septembre 2012

LES PETITES HISTOIRES DE YEHNI N°22


Comment résister à une petite bouille angélique qui fond en larmes devant vous ? Comment ne pas prendre cet être fragile et effrayé qui sanglote devant le pas de votre porte, le serrer dans vos bras, le presser contre votre poitrine ? Comment ne pas compatir à la tristesse d’un enfant perdu, qui ne retrouve pas sa mère, quand vous-même vous n’avez pas d’enfants ? 

 En ouvrant sa porte Yéhi avait aperçu ce garçonnet d’environ cinq ou six ans, incapable de faire autre chose que pleurer. Entre deux hoquets elle avait compris qu’il avait perdu sa mère de vue et tentait désespérément de la retrouver en faisant du porte-à-porte. Prétextant une visite de courtoisie rapide dans les environs, elle lui avait demandé de l’attendre sur un vieux banc public. Elle n’était jamais revenue. 

jeudi 30 août 2012

LE SITE 225NOUVELLES EST EN LIGNE


225nouvelles est un site internet faisant la promotion de la littérature ivoirienne et de la destination ivoire. C'est un produit dérivé du mois littéraire qui a eu lieu en Juillet 2011 sur mon blog et qui a mis à nu un besoin réel pour ceux qui aiment la littérature de s'exprimer.

225nouvelles est donc une occasion pour les internautes d'avoir de la lecture gratuite et un moyen pour les écrivains de communier directement avec le public et tester la puissance de leur plume. Le projet vise à terme des partenariats avec des maisons d'éditions pour la publication d'oeuvres collectives et individuelles. Il s'agit donc de constituer une vraie pépinière de talents, une communauté forte pour la promotion des lettres.

Venez lire, découvrir, mais aussi donner des conseils aux auteurs qui auront besoin de vos appréciations pour s'améliorer. Venez échanger autour d'une passion commune.

Ceux qui aimeraient publier des nouvelles sont invités à lire attentivement le volet soumission ICI.

Ensemble donnons la parole aux lettres...

dimanche 12 août 2012

LES PETITES HISTOIRES DE YEHNI N°21

LA REPENTIE



Mon ex petit ami m’a fait parvenir une carte d’invitation. Il convole en juste noces. Peut-être que j’aurais été moins triste, moins affectée si j’avais pu refaire ma vie aussi. Seule après deux tentatives infructueuses, je ne pouvais que lui en vouloir de venir me jeter à la figure ce fragment de son bonheur. 


jeudi 12 juillet 2012

LES PETITES HISTOIRES DE YEHNI N°20

LA FEMME BLESSÉE 

Elle a a tout préparé. La robe rouge bordeau en soie au décolleté sage, offert par son époux pour leur premier anniversaire de mariage. C’était quand l’amour était encore à son zénith, quand les regards restaient hameçonnés l’un à l’autre. Ils savaient tout l’un de l’autre. Les dits, les non-dits, les sous-entendus. C’était quand les pensées suffisaient pour qu’ils se comprennent, quand les mots étaient superflus face à la synchronisation de leurs esprits. Leurs deux cœurs battaient à l’unisson, au rythme endiablé de la passion innocente et pure, que les écueils de la vie n’ont pas encore profané.


mardi 12 juin 2012

LES PETITES HISTOIRES DE YEHNI N°19

MON MAÎTRE, MON AMI


"Qu’est-ce qui ne va pas mon ami ? Tu es bien calme ces derniers temps." 

Je ne sais pas quoi répondre à mon maître. Je l’aime et je n’ai pas envie de le faire souffrir. Et certainement, lui jeter à la figure que sa femme le trompe serait comme la flèche d’un chasseur en plein cœur. Il m’appelle son ami parce que nous vivons ensemble depuis plusieurs années déjà. Quand je suis arrivé chez lui, j’étais encore très jeune. Il m’a enseigné tout ce que je sais de la vie et je suis fier de sillonné le canton à ses côtés, dans sa vieille Jeep.

J’étais avec lui bien avant que cette méchante femme n’arrive. Avec son teint de papaye gâtée, ses œillades d’hyènes fourbes, son sourire calculé, elle avait réussi à séduire mon maître qui l’avait épousé.  A peine arrivée, elle voulait mon départ. 
« Je ne sais pas pourquoi tu continues à le garder ici ! » disait-elle à chaque fois qu’elle en avait l’occasion. Je peux très bien dire la même chose d'elle. Je ne sais pas pourquoi mon maître continue à la garder. Quand elle se maquille au lieu d'embellir, elle ressemble à une Guenon. 

samedi 12 mai 2012

LES PETITES HISTOIRES DE YEHNI N°18

En pleine cérémonie de mariage. Mais je ne voulais pas rater le RDV du 12. Je ressors donc une vieille lettre. 

LA FEMME SOUMISE

La femme soumise, idéal masculin, gloire de l’homme fier, qui bombe la poitrine tout en l’avilissant. Mais si le sexe dit « faible », est lésé dans le partage de la force physique, son intellect compense ce handicap et peut faire germer les plans les plus machiavéliques quand, le dos au mur, la femme soumise prend conscience des abus dont elle est victime. 

Mon très cher mari, 

Tu dois être surpris que je sache écrire. Permets moi de profiter de l'occasion pour t'annoncer que je sais également lire. C’est pour toi, pauvre insensé, que mes parents ont mis fin à mes études. Il fallait qu'on se marie au nom de je ne sais trop quel accord qui liait nos familles, pour sauver l’honneur. Oui, je me suis sacrifiée pour l’honneur. Mais toi, tu ne voyais pas cette union de cet œil. Tu ne voyais en moi que l’affreuse, l’horrible villageoise qui voulait te séparer de ta Sophie. Sophie que tu aimais tant. Tu ne t’intéressais à aucune information me concernant. Tu ne voulais pas de moi. Le message était clair. Mais devant l’insistance de nos parents tu m’as épousée et tu as fais de Sophie ta maîtresse.


jeudi 12 avril 2012

LES PETITES HISTOIRES DE YEHNI N°17

Inspirée d'une histoire vraie que l'on m'a envoyée ce matin, après mon article d'hier sur 11 Avril 2012: devoir d'honnêteté et de vérité.

1 AN DÉJÀ


"Éteignez-moi cette télévision ! ".


Ma soeur s'est précipitée pour éteindre l'appareil avant de disparaître dans le jardin. J'ai crié. Je n'aurais pas dû, mais c'est plus fort que moi. Je n'ai pas envie de voir leur version de l'histoire. Je préfère la mienne.
Je n'ai pas besoin de débats télévisés, de manifestations, pour me souvenir de ce que j'ai vécu pendant la crise post électorale. Il me suffit de fermer les yeux. Parfois je n'ai même pas besoin de le faire pour tout revivre, comme si c'était hier.


jeudi 15 mars 2012

LES PETITES HISTOIRES DE YEHNI N°16

Quoi? Deux petites histoires  ce mois-ci ? Oui, le 12 Février, nous étions encore dans la spirale CAN2012. Il n'y a pas eu de petites histoires de Yehni. J'en publie donc deux ce mois-ci. 

TEL PERE... 

Il n'y a pas vraiment de différence entre l'odeur de la chair humaine qui brûle, et celle des moutons que l'ont passe au feu pendant les fêtes de tabaski. C'est la même odeur âcre, qui irrite la gorge et provoque un haut-le-coeur.
Comment pouvait-il penser à son enfance alors qu'il était sur le point de mourir ? Était-ce donc cela, cette fameuse vie qu'on était censé voir défiler avant de passer de vie à trépas? Il se revoyait déambulant dans les rues du vieux Bassam avec ses amis, traîner dehors pendant des heures et des heures, nourrissant le secret espoir de se faire gronder, une fois à la maison.

 « Tu es stupide comme ton père ! » 

 Cette phrase Zacharie l’avait entendu des centaines de fois. Pourtant, il n’avait jamais vu son père.  Il ne l'avait jamais serré dans ses bras. Il ne s'était jamais assis sur ses genoux. Il ne l'avait jamais vu en photo. Il ne connaissait même pas son nom. Il savait seulement, qu’ils avaient un point commun, un héritage qui les unissait : la stupidité. Sa mère le lui balançait à la figure à chaque fois qu’il commettait une bêtise. 

Plus jeune, il avait naïvement crû que la mention « inconnu » sur son extrait de naissance était le nom de son père. Alors un jour en classe, il avait fièrement répondu : « Ma mère s’appelle Reine Ségui et mon père s’appelle Inconnu » quand la maîtresse lui avait demandé le nom de ses parents. Personne ne fut assez méchant pour lui enlever son innocence ce jour-là. Mais bien plus tard, il découvrit de la plus dure des manières, que « Inconnu » n’était pas un nom propre,  ce qui n'était pas le cas de « Bâtard ».

Quand il posait des questions à ses tantes ou ses oncles, il avait juste droit à des " tu es trop petit pour parler de ces choses-là." 

A mesure que le temps passait, Zacharie compris que pousser sa mère jusqu'à l'énervement était le seul moyen pour lui de l'entendre parler de son géniteur. Il avait remarqué que, à chacune de ses incartades, il en apprenait d'avantage sur lui. Plus la faute était grave, plus le sermon était long, et les informations juteuses. Il avait soif de savoir qui était son père et il buvait les injures de sa mère. Il mourait d'envie de connaître les raisons de son abandon...parce qu'il devait avoir des raisons. On ne laissait pas une femme et un enfant sans explications valables. Sa mère bien que coléreuse était très belle et Zacharie lui-même était intelligent et studieux. Il fallait absolument un motif pour que son père ait abandonné une famille aussi modèle. 

 Un verre cassé : « tu es comme ton père, tu détruis tout ce qui a de la valeur.». Une leçon mal sue « Tu es stupide comme ton vaurien de père ». Un tapis tâché « tu ne peux pas faire attention ? Tu es maladroit comme ton père ». Il s’adonna au vol, histoire de voir quelles informations il pourrait en retirer. « Tu es un petit voleur comme ton père, ce sale repris de justice. Tu veux finir comme lui, c’est ça ? »
Il essaya l'alcool "sale ivrogne, tu vas finir dans un caniveau comme ton père". Son père était-il mort dans un caniveau après une nuit bien arrosée?

Et Zacharie avait continué à aligner menus larcins, délits, crimes sans savoir que sa mère n'avait elle-même aucune idée sur l'identité de celui qui l'avait droguée, violée, et mise enceinte au cours d'une fête au lycée.  Attribuer tous les maux du monde à cet inconnu était sa façon à elle d'exprimer sa colère, de tenter de surmonter son traumatisme. Elle luttait ainsi contre les sentiments contradictoires qui l'habitaient lorsqu'elle voyait son fils, le fruit de cette abomination, moitié elle, moitié diable.

"Toujours pour le voleur, un seul jour pour le propriétaire" dit l'adage. Zacharie et ses complices s'étaient fait prendre la main dans le sac alors qu'ils tentaient de cambrioler une villa. Visiblement, ceux qui les avaient surpris n'avaient pas l'intention de les conduire au commissariat. Il était incroyablement calme malgré les coups reçus. Était-ce dû à la drogue qu'ils avaient consommée avant de venir accomplir leur forfait? Il avait l'impression que ce n'était pas lui qu'on était entrain d'enserrer dans des pneus superposés. L'odeur d'essence, les cris. Les cris de la foule en liesse, les cris de ses complices devenus des torches humaines déchiraient l'atmosphère.. La foule réclamait du sang...
"Est-ce que voleur a pitié ? Tuons-les !"
"Ils vont payer pour tous ceux qui ont volé ici auparavant"


Quand il vit la flamme danser au bout du briquet allumé, il se demanda si son père avait déjà été dans cette situation...s'il serait fier de lui.

photos: http://samia-zik.skyrock.com 

lundi 12 mars 2012

LES PETITES HISTOIRES DE YEHNI N°15

LA RENCONTRE

Je ne l’ai pas reconnu. Peut-être était-ce son visage émacié, ses cheveux qui pendaient mollement sur son visage comme une vieille serpillière effilochée, ses vêtements défraichis, sales. Je ne l’ai pas reconnu. Et pourtant, il m’a plusieurs fois appelé par mon nom. « Laura ! Laura ! » 

J’ai serré un peu plus mon sac entre mes mains. Et si c’était un voleur ? Le visage qui me souriait en me montrant des dents noircies par endroit ne m’évoquait rien. Il me faisait plutôt peur. Il avait l’air d’un fou. Si l’endroit était désert, je me serais sans doute enfuie. Mais le flux régulier de personnes qui déambulait dans la rue me donnait l’illusion d’être protégée. Il me regardait, les yeux hagards et je me demandait s'il me voyait vraiment. Il semblait vouloir observer quelque chose, derrière moi...mais à travers mes yeux.

« C’est moi, Oscar ! » 

Oscar ? Oscar ! Cela me revient. Des bribes de mon enfance, des pans de vie que l'on ne croise qu'au détour d'un effort de mémoire. C'est si loin. Les nombreuses cérémonies de remises de prix au collège de la sous-préfecture, où il était félicité publiquement. Les occasions que le directeur ne ratait jamais de le donner en exemple, lui, la bonne graine qui devait à coup sûr donner un beau et gros fruit. Que lui est-il arrivé pour que le fruit ait l’air avarié, rongé par un gros ver ? La question m’irrite la gorge, me brûle le palais, tente de forcer la barrière de mes lèvres, mais je me retiens. Ce n’est pas une question à poser. « La vie ! », il répondra sans doute. Ce jeu d’échec où l’on perd, ou gagne, où rien n’est joué d’avance.

Entre le pauvre et le riche, il n’y a qu’un seul coup du sort, une seule carte posée au mauvais moment. A quoi bon l’écouter dire laquelle ? Un silence gêné s’installe.

Je n’ose pas lui faire la bise. Il n'a pas l'audace de m’imposer cette crasse dans laquelle il baigne. Ses ongles sont sales. Regrette-t-il de m’avoir hélée ? Il reste là avec ce sourire niais, ce regard lunatique. Je sens une main sur mon épaule, large, rassurante, ferme…propre. 

« ça va chérie ? » 

Je ne peux qu’acquiescer. Une main dans la poche de son jeans, mon époux semble attendre la réaction d’Oscar. Prêt à lui tendre un petit billet si c'est un mendiant ou à lui envoyer son poing dans la figure, s’il se montre belliqueux.

Un gardien en uniforme sort du magasin, une grosse matraque noire à la main. Il s'élance à la poursuite d'Oscar qui détale déjà comme un lapin.
-Qu'est-ce qui se passe? demande mon mari. Ce gars est dangereux ?
-C'est un fou monsieur !  Il passe son temps à répéter "Laura ! Laura ! C'est moi Oscar" à toutes les femmes qu'il rencontre. Il n'est pas agressif, mais il fait peur aux clients.

Mon mari me serre un peu plus contre lui. Il est devenu encore plus protecteur depuis qu'il sait que je suis enceinte. Avant, il n'aurait jamais accepté de faire plus de 250 km en voiture, juste parce que j'avais envie de rendre visite à ma mère au village.
"-Heureusement qu'il ne t'a rien fait !" murmure-t-il.

J'ai la gorge toujours nouée. Je ressens une crampe dans mon estomac, une douleur lancinante dans ma tête. Les souvenirs remontent à la surface, alors qu'il me conduit doucement vers la voiture. Les balades au clair de lune avec Oscar,main dans la main, les slows pendant les soirées dansantes, bouche contre bouche, les caresses, le pacte de sang…sa trahison. 

« Par nos sangs mêlés, tu es à moi et moi à toi, pour la vie. Que celui qui ce pacte détruit, soit frappé de folie… »

jeudi 12 janvier 2012

LES PETITES HISTOIRES DE YEHNI N°14

J'ai présenté ce texte, il y a de nombreuses années déjà, à un concours où il nous était demandé d'imaginer une Côte d'Ivoire nouvelle. Même s'il ne m'a pas permis de remporter le premier prix, il contenait quelques idées pour une Côte d'Ivoire plus dynamique et plus soucieuse du bien être des jeunes, surtout des handicapés. 

30 MN

5heures 35 mn ! C’était exactement l’heure que marquait le réveil en plastique rouge et blanc, qui trônait au chevet de son lit, quand Kadjo Bi Eric daignât enfin ouvrir les yeux. Il les referma lentement et se retourna dans son lit. Il avait encore du temps devant lui. Le car de ramassage ne passait qu’à 7heures. Il décida de se prélasser encore un peu, sachant pertinemment qu’il n’arriverait pas à se rendormir. Il avait gardé l’habitude de se lever tôt, des années aujourd’hui lointaines, où il devait être prêt à temps pour le passage du premier bus de la ligne Abobo-Cocody. Ce bus était toujours bondé arrivant à son arrêt ; le deuxième de la journée. Eric devait alors faire preuve d’ingéniosité et de courage pour pouvoir pénétrer dans cette fournaise ardente, son handicap ne l’aidant pas aisément. Kadjo Bi Eric était né avec une jambe plus courte que l’autre. Il avait d’énormes difficultés pour se déplacer. Il arrivait bien souvent en retard à l’Université de Cocody où il était inscrit en Sciences économie. L’amphi bondé ne contenait plus de places assises et il avait du mal à suivre les cours, puisque rester debout plus de 30 mn relevait du supplice pour lui. 

« Grâce à Dieu, tout cela appartenait au passé ! » se dit-il en se levant pour aller se préparer. 

Il prit une douche rapide et eut même le temps de se raser de près et d’avaler un café avant de sortir de sa chambre. Il se mêla au flux d’étudiants qui migraient vers le point de ramassage, en plein cœur de la cité universitaire flambant neuf « KWAME N’KRUMAH ». Spontanément, les étudiants se mirent en rang et Eric se retrouva environ 50ème de la file. Il n’était cependant pas inquiet. Les dix cars climatisés mis à leur disposition par la Société de Transport Abidjanais, contenaient chacun, une soixantaine de places assises. De plus, l’ordre et la discipline régnaient dans les rangs. Pas de bousculade ni de bagarre! Tout était bien organisé ! Et ce n’était pas les étudiants handicapés qui s’en plaindraient. 

A 7 heures , les dix cars se garèrent les uns après les autres dans un alignement parfait, et les étudiants s’y engouffrèrent un par un. Moins de cinq minutes plus tard, tout le monde étant assis, le cortège s’ébranla vers l’université. Stéphane s’était installé dans le bus N°2 et c’était exactement ce qu’il voulait. C’était un bus très animé qu’il appelait affectueusement « LA SORBONNE », à cause des débats passionnés qui s’y déroulaient. Dans une entente tacite, les mêmes étudiants s’y retrouvaient régulièrement afin de débattre pendant les 30 minutes de trajet, de l’actualité, des études, mais surtout, des réformes positives qu’avaient connues le pays. Même s’il gardait le visage tourné vers la vitre, et regardait le paysage défiler, Eric ne perdait pas un traître mot de la conversation qui avait lieu dans le bus. Aujourd’hui, un étudiant dans une chemise pagne, aux tons chauds, semblait être le modérateur de ce forum improvisé. Il s’appelait Léonce Appiah. 

-Qui aurait pu imaginer il  y a cinq ans que nous serions aussi à l’aise qu’un coq en pâte aujourd’hui ? commença t-il. 
-Personne ! répondirent en chœur quelques étudiants. 

Un autre jeune homme à la barbe taillée en couronne prit la parole. Il s’appelait Romaric N’dah. 

-Nous, autrefois appelés « génération sacrifiée », avons aujourd’hui été ressuscités et élevés au rang que nous méritons. 

Il fut interrompu par une voix en provenance de l’avant du bus. 

-Comme le dit la bible :"la pierre qu’ont rejeté les bâtisseurs est devenue la pierre de l’angle’. 

Tout le monde se mit à rire. Celui qui avait parlé était un garçon corpulent, mais à la voix étrangement fluette que tout le monde appelait « le pasteur ». Il citait presque tout le temps dans ses propos, des phrases issues de la Bible. 

 -Qui aurait pu imaginer qu’en terre d’Eburnie, des élections seraient faites sans qu’il n’y ait ni plaintes, ni complaintes dans le camp des vaincus ? poursuivit le modérateur, une fois les rires calmés. 
-Personne ! s’écrièrent encore les autres à l’unisson. 
-Il n’y a pas à redire. Le pouvoir en place fait de l’excellent travail. Et surtout pour la jeunesse, renchérit Romaric. 
-Tout à fait ! Tout à fait ! l’encouragea Léonce d’un air magnanime. Ils ont enfin compris que la jeunesse est l’avenir d’un pays, d’une nation et qu’il faut en prendre soin comme la prunelle de ses yeux ! 

Tidiane Diallo, émis un juron avant de maugréer. 

-Moi je préfère ne pas me mêler de politique. Je considère tous ces politiciens comme des menteurs. Ils ne pensent qu’à se remplir les poches ! Et il est trop tôt pour se prononcer sur les actions du pouvoir en place ! Je crois au changement, mais pas aussi rapidement ! 

Il fut interrompu par Séverine Koblan. C’était une belle jeune fille au teint très clair. Elle avait les traits fins qui rappelaient ceux des peuls. Non voyante depuis sa naissance, elle était étudiante en maitrise d’Allemand. 

-Alors là, je ne suis absolument pas d’accord avec toi ! C’est bien beau de ne pas vouloir s’occuper de la politique. Mais que tu le veuilles ou non, la politique s’occupe de toi et t’affecte. Souviens-toi de l’époque où la crise faisait rage dans notre pays. Penses-tu que tous ceux qui ont perdu la vie savaient ne serait-ce qu’écrire ce fameux mot « politique » ? Et pourtant, elle a servi de manches aux couteaux et de balles aux fusils qui leur ont ôté la vie. 

Séverine se mit à pleurer au grand dam de ses camarades qui essayèrent de la réconforter comme ils le pouvaient. Le modérateur s’éclaircit la gorge. 

-Je pense que le débat est entrain de changer de trajectoire et s’éloigner de façon tangentielle de son objectif premier. 
-Oh !! s’exclamèrent les autres. 

Il poursuivit sans se laisser démonter. 

 -Séverine a raison quand elle dit que la politique s’occupe de nous que nous le voulions ou non. Nous avons accordé le pardon à nos frères qui se sont égarés. Fermons donc cette parenthèse. Ce que je veux dire à Tidiane, c’est que peu importe si le gouvernement se remplit copieusement les poches ou pas! Les faits sont là et contredisez moi si je me trompe. 

Il commença à énumérer en comptant consciencieusement sur ses doigts comme un enfant flirtant pour la première fois avec les calculs arithmétiques : 

-en cinq ans de pouvoir, deux cités universitaires ont été construites, d’une capacité de 200.000 étudiants chacune et comportant toutes les infrastructures pour un bon apprentissage. 

lundi 12 décembre 2011

LES PETITES HISTOIRES DE YEHNI N° 13


L’INTERDICTION


            Je suis dans une clinique des Deux Plateaux. Je bénéficie d’une chambre individuelle avec télévision, climatiseur et personnel soignant à mes petits soins. On dit que j’ai eu une poussée soudaine d’hypertension. J’ai frôlé l’accident cardiovasculaire selon les médecins. Cela ne m’étonne pas. Je me demande même comment j’ai pu survivre au choc. Eh Seigneur ! Mettre un enfant au monde sonne vraiment le glas de votre sérénité.
            Je suis père de trois belles filles. La plus grande est déjà une adolescente, elle à 15 ans. Elle est en classe de seconde. Les deux autres ont 9 et 4 ans. A chaque fois que je sors de la maison je suis très inquiet, surtout pour la plus grande, Rose. Rose est déjà une petite femme. Elle m’arrive presque à l’épaule. Elle a la beauté de sa mère. Ses formes commencent à se dessiner. J’ai peur qu’elle ne s’intéresse aux garçons et plus peur encore que les garçons s’intéressent à elle. Je la menace sans arrêts.
            « Je ne veux pas te voir avec un garçon ! Je ne veux pas voir de jeune homme chez moi ! Les hommes sont méchants. Fais attention ! Fais très attention ! »


samedi 12 novembre 2011

LES PETITES HISTOIRES DE YEHNI N°12

L’HOMME IDÉAL 

Bénis sois celui qui a inventé Internet et les sites de rencontres. C’est un peu comme entrer dans un grand magasin bien achalandé où des vendeuses compétentes vous guident pour trouver le produit de vos rêves. Avec Internet, pas besoin de tâtonner et d’embrasser plusieurs grenouilles avant de tomber sur le prince charmant. Il vous offre l’homme idéal sur un plateau en or massif.

Il y a eu des moments, dans mes précédentes relations, où je ne connaissais même pas le vin ou le parfum préféré de mon chéri. L'occasion ne s'était jamais présenté pour que je pose la question. Or, sur le site, chacun remplit un formulaire détaillé qui aide l’ordinateur à isoler, dans la multitude de demandes, les personnes qui correspondent le plus à votre profil. On sait tout de l’autre en un clic.


mercredi 12 octobre 2011

LES PETITES HISTOIRES DE YEHNI N°11

L’argent est un mauvais conseiller. Celui qui l’écoute, le fait à ses dépends. Quand on se donne le droit de changer le destin d’une personne par cupidité, il faut être prêt à en assumer les conséquences. 

Mon cher Sylvain,

Tu es surpris n’est-ce-pas, car je connais ton vrai nom. Tu es Sylvain Koré au lieu d’Alain Aboussouan comme tu as voulu me le faire croire. Je ne suis peut-être pour toi qu’une conquête d’une nuit, une inconnue là au bon endroit au bon moment pour satisfaire tes désirs refoulés. Mais je te connais depuis un an maintenant. Et depuis six mois déjà je m’intéressais particulièrement à toi. Notre rencontre dans cette boîte de nuit n’était pas le fruit du hasard détrompes toi. Je l’ai soigneusement préparée, calculée et engendrée.

J’avais remarqué depuis longtemps que c’était ton endroit de prédilection pour draguer. J’avais étudié tes habitudes et toutes tes petites manies. Je t’ai aguiché en toute conscience et je tiens aujourd’hui à t’expliquer pourquoi, après notre nuit d’amour.

Souviens-toi l’année dernière, une jeune fille venue se faire vacciner dans le centre de santé où tu exerçais. Il faisait tard je le reconnais. Je devais effectuer un voyage et j’avais urgemment besoin de faire trois vaccins. Je devais partir très tôt le lendemain matin. Non seulement tu m’as pris plus d’argent, mais j’ai trouvé tes instruments assez douteux. « C’est sans danger m’as-tu dit ! ». Il faut croire que tu avais tord.


lundi 12 septembre 2011

LES PETITES HISTOIRES DE YEHNI N°10

LE TEMPS DE DIEU 



Je me comme Kra Foua Pacôme. J’ai eu un parcours scolaire brillant. Premier de classe du primaire au secondaire, j’ai obtenu mon baccalauréat en série C avec la mention Bien. Après 4 ans d’étude de  management dans une grande école de la place, je me suis envolé pour la France où j’ai passé une année entière à étudier le marketing. Mon diplôme de Master en poche, je suis revenu à Abidjan, la tête plein de rêves. 

Je me suis vite retrouvé confronté à la triste réalité. Aucun travail ! Partout, le chômage sévissait en despote. J’étais cerné. Les portes du travail m’étaient hermétiquement fermées. Si je n’étais pas jugé trop qualifié pour le poste, c’était l’expérience professionnelle qu’on disait me faire défaut. On se demande bien comment acquérir une expérience professionnelle si aucune entreprise ne veut vous donner une chance ? Chaque jour, j’écumais les rues du Plateau, le quartier administratif, usant mes semelles. Je perdis le beau teint basané avec lequel j’étais revenu d’Europe.

vendredi 12 août 2011

LES PETITES HISTOIRES DE YEHNI N°9

 LES FORNICATEURS

Nous étions trois amis : Sam, Georges et moi. On nous appelait les fornicateurs et nous portions bien ces surnoms.

Tout a commencé quand nous étions en classe de seconde.  Sam était amoureux d'une fille de l'école, mais il avait des scrupules à aller lui parler. Nous l'avons encouragé, rassuré, en vain. Un petit défi assaisonné d'une bonne dose de moquerie et de : " tu n'es qu'un lâche, tu n'y arriveras jamais!" , a réussi à lui donner le courage et les ailes pour poursuivre cupidon, voler une flèche dans son carquois,   et la planter personnellement dans le coeur du charmant objet de sa convoitise, qui succomba. Et puis, je ne me rappelle plus très bien comment, nous nous sommes tous retrouvés entrain d'accumuler les conquêtes féminines.

Chacune après être passée dans notre lit, voyait son nom marqué sur notre tableau de chasse. C’était une grande feuille blanche en format A3, qui comportait trois grandes colonnes. Chaque colonne portait nos noms respectifs comme entête et en dessous, celui de nos conquêtes. A notre première année universitaire, nous avions déjà passé la barre des 200, chacun. Ce style de vie nous plaisait et nous nous vantions d’avoir fait tomber les filles les plus coriaces et les plus chastes. Les filles de pasteur, considérées comme étant les plus prudes, n’étaient pas épargnées et étaient même très prisées. Nous ne nous préoccupions nullement de ce que ces filles là devenaient.  C’était avec joie que nous découvrions parfois, que nous avions la même fille dans nos colonnes respectives. Nous nous lancions alors dans des comparaisons de performances avec force détail graveleux; nous étions pathétiques, et plus pathétique encore, nous ne le savions même pas.


dimanche 31 juillet 2011

LE FILS DE BARRY KOULEBA (7)


Dès que Moudassirou apporta le repas, Viviane lui fit des remontrances sur son retard et lui intima l’ordre de le déposer sur la table du salon et le congédia pour le reste de la journée. Il était 17 heures. Barry était en voyage et elle avait demandé à sa servante de prendre un jour de repos. Elle voulait être seule et sans témoin pour recevoir son amoureux.
Viviane comptait bien donner un garçon à Barry, mais elle ne pouvait se résoudre à ce que son fils ressemble à cet homme qu’elle ne trouvait pas beau. Elle prenait donc régulièrement la pilule, à son insu. L’enfant qu’elle portait était celui d’un autre.

Le bruit d’un moteur qu’on éteint, le claquement d’une portière, des pas dans l’escalier, trois coups secs frappés à la porte.  L’amant de Viviane la souleva à bout de bras, à peine entré dans la maison.

-Comment va ma colombe aujourd’hui ? murmura-t-il.
-Bien.

Il la porta ainsi jusqu’au lit où il la posa délicatement. Il lui ôta son boubou et se mit à caresser son joli ventre arrondi.
-Tu es la plus belle femme enceinte que je n’ai jamais vu !
-Hum ! C’est un bien grand compliment venant d’un gynécologue, minauda-t-elle.

Le docteur en gynécologie Cyriac Mangué éclata d’un rire guttural.

-Tu m’as manqué.
-Il y a quelques jours à peine que nous sommes allés en consultation dans ta clinique.
-Ce n’est pas pareil. J’ai eu bien du mal à me contenir, même en sachant que cet idiot de Barry Kouléba attendait à côté.
-Ton gros défaut est que tu manques de patience. Aujourd’hui il est en voyage. Je suis toute à toi. Fais de moi ce que tu veux.

Il sourit et lui posa un baiser sur le front.
-J’aime t’entendre dire ça ! Mais il va falloir faire attention au bébé.

***


Enroulés dans les draps en soies vert-pâles, les deux amants serrés dans les bras l’un de l’autre se reposaient. La nuit était déjà tombée, en témoignait le morceau de ciel noir qui apparaissait entre les rideaux tirés.
-Je commence à avoir faim ! déclara Cyriac en s’étirant.
-J’allais oublier, j’ai fait acheter un bon plat de foutou avec de la sauce gombo sec.
-Où ? Au maquis de ta tante?
-Oui ! Je sais que tu raffoles de sa nourriture.
-On va se régaler.

Elle enfila son boubou et se rendit à la cuisine pour réchauffer la sauce sous le regard énamouré de Cyriac.

Cyriac et Viviane était amis depuis le collège. Personne ne savait que leur relation avait cessé d’être platonique à l’université. Ils s’aimaient, se comprenaient, tout en se donnant de l’espace. Elle lui avait spontanément exposé son plan pour séduire Barry et lui soutirer le maximum d’argent.  Leurs parents  tiraient tous les moindres duvets de la queue du Diable. C’était la bourse de Cyriac et les petits boulots de Viviane qui les aidaient à mener une vie presque décente. Ils voulaient d’une vie meilleure.  Le plan de Viviane était simple. Comme donner un fils à Barry Kouléba était le sésame de toutes ses extravagances financières, la clé qui ouvrait son portefeuille, elle lui ferait ce garçon, et amasserait suffisamment d’argent pour s’enfuir vers un autre pays avec Cyriac et leur fils. Ils vivraient heureux jusqu’à la fin de leurs jours comme dans les contes de fées que les blancs lisaient à leurs enfants à la télévision.

-C’est prêt chéri ! cria Viviane depuis le salon.

Cyriac la rejoignit. Elle avait dressé la table et installé un bol plein d’eau juste à côté pour qu’il se lave les mains. Papotant et s’amourachant, ils se nourrissaient mutuellement. Ils vinrent rapidement à bout des deux pains de foutou et de la sauce bien garnie.
-Ah, j’ai failli oublier. Il y a un problème !
-Quel problème ?
-Tu n’attends pas un garçon, mais une fille !
-Quoi ? s’écria Viviane. Mais tu as dit que…
-Ecoutes,  je n’allais tout de même pas dire la vérité et gâcher nos efforts.
-Seigneur ! Pourquoi tu ne m’en as pas parlé plus tôt ?
-Parce qu’il n’y a pas de quoi s'alarmer. C’est moi ton gynécologue et si je dis que tu es enceinte d’un garçon, c’est que tu es enceinte d’un garçon.
-Tu crois que c’est aussi facile que cela ?
-Non, mais ce n’est pas difficile non plus ! Il va falloir agir plus vite et se montrer plus rusé. Je dirai lors de la prochaine consultation que j’ai remarqué quelque chose d’anormal sur l’enfant et que des examens poussés doivent être faits. Je vais m’entendre avec les gars du Labo. On lui soutirera le maximum de sous et on disparaîtra avant que tu n’arrives à terme. C’est tout !
-Tu es sûr ?
-Ne t’inquiète de rien ma chérie. Fais-moi confiance !

Viviane ne pouvait s’empêcher d’être sceptique. Comment pouvait-elle être aussi malchanceuse?

-Je vais dans la chambre. Ne me fais pas attendre !
-J’arrive !

Il se lava les mains et disparut dans le couloir, laissant Viviane débarrasser la table.
Ce fut elle, la première, qui eut mal au ventre. C’était une douleur forte, insoutenable qui se mua rapidement en contractions qui lui tordaient les boyaux. Elle vacilla et faillit s’affaler sur le sol.
« Ce n’est pas encore le moment,  se dit-elle, c’est bien trop tôt. »

Elle cria le nom de Cyriac qui ne répondit pas. Lui-même se tordait de douleurs dans la chambre, et essayait de la rejoindre en rampant. Il fut pris de convulsions. Viviane s’écroula sur le sol, elle sentit un filet de sang lui couler le long des cuisses avant que l’obscurité ne l’engloutisse.


C’est ainsi que Barry les retrouva, quand  rentré de voyage plus tôt que prévu, les bras chargés de cadeaux, il voulu honorer la future mère de son fils avant même de se rendre à son domicile conjugal. Les ambulanciers qui arrivèrent une heure après son appel, ne purent que constater la mort de Viviane et son amant.


PAR YEHNI DJIDJI

Comme vous pouvez le constater, Barry Kouléba n’a toujours pas retrouvé son fils ! Proposez une fin à cette histoire où Barry découvrira l'existence du fils que lui cache sa femme et les retrouvailles…
Si votre texte est choisi comme le meilleur et que vous résidez à Abidjan, vous pourrez remporter un exemplaire gratuit du livre : Côte d’Ivoire cinquante ans d’indépendance en 10 nouvelles, publié par Frat-Mat éditions ou un roman de la collection ADORAS « Nolivée ma folie ». 
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LE FILS DE BARRY KOULEBA (6)

-Tu en as mis du temps !
Le nouveau venu baissa la tête et se confondit en excuses. Elle referma la porte à clé et lui présenta une chaise pour qu’il s’asseye.

-Je te sers à boire ?
-Non !
-Comme tu veux ! Alors quelles sont les nouvelles ? Qu’est-ce que l’échographie a révélé ?

Il déglutit péniblement. Mal à l’aise d’être dans cette chambre avec une femme mariée.

-C’est un garçon, Madame.

Rukayat posa violemment le verre qu’elle avait en main sur la table. Il se fêla. Elle le regarda fixement.

-Tu sais ce qu’il te reste à faire, n’est-ce pas ?
-Oui, Madame !
-Tu sais que je ne peux pas permettre à une autre de venir prendre ma place ! Toi non plus d’ailleurs ! Sinon, plus de petites enveloppes !

Moudassirou acquiesça. Les petites enveloppes de Madame Kouléba lui permettaient de mener un train de vie de fonctionnaire et de prendre soin de son fils malade.

Rukayat se dirigea vers le lit où était posé son sac de marque Lancel. Elle en retira un flacon qu’elle tendit à Moudassirou.

-Tiens, la prochaine fois qu’elle t’enverra pour acheter sa nourriture, verses-y l’équivalent d’un bouchon.

Devant l’hésitation de Moudassirou, Rukayat s’énerva.

-Tu peux le faire, oui ou non ?
-Je peux le faire Madame !
-Tu seras gracieusement récompensé. Ne t’en fais pas ! Et puis, de toutes les façons tu en sais trop et tu sais de quoi je suis capable.
-Bien sûr !

Il prit le flacon et le mit dans sa poche.

-Je continuerai à prendre soin de toi et de ton fils malade, tant que tu continueras de faire ce que je te dis.
-Oui Madame !

La sonnerie du téléphone de Moudassirou retentit.

-C’est elle !
-Mais décroche !

Aussitôt fait, la voix haut perchée de Viviane envahit le réceptacle.

-Allô ! Moudassirou ? Où es-tu encore allé de balader, fainéant ? Je me demande bien pourquoi on te paye !
-Pardon Madame !
-Pardon, pardon, en attendant moi j’ai faim ! Tu vas dans le maquis de ma tante à Marcory et tu lui dis de te donner deux pains de foutou de bananes bien mûres avec une bonne sauce gombo sec à la viande de brousse.
-Bien Madame !
-Tu te dépêches hein ! Si dans  une heure et trente minutes je ne te vois pas ici, considère que tu n’as plus de travail!
-Bien Madame !

Elle mit fin à l’appel.
-Un bouchon, rappela Rukayat.
-Je n’oublierai pas.

Elle tendit une enveloppe contenant 10 billets de 10 000 FCFA à Moudassirou. Il l’empocha sans prendre le temps de compter et sortit de la chambre.

Si elle savait que c’était son dernier repas, elle aurait sans doute choisi autre chose », se dit-il en refermant la porte derrière lui.


PAR YEHNI DJIDJI 


Lire la septième partie

LE FILS DE BARRY KOULEBA (5)



Ils étaient arrivés avec une heure d’avance. Barry impatient, s’était mis à avoir les mains moites, puis à transpirer à grosses gouttes, et à regarder sa montre chaque trois minutes. Les aiguilles semblaient tourner en sens inverse. Quand il s’était mis à arpenter la pièce de long en large, puis à trépigner d’impatience comme un enfant, Viviane avait donné le signal du départ. Ils avaient pris la direction de la clinique, sans qu’aucun embouteillage ne vienne ralentir leur allure.

Barry avait été sceptique au début. Il voulait prendre un rendez-vous chez un Gynécologue fort réputé, qu’on lui avait chaleureusement conseillé, mais Viviane avait refusé.
-Je préfère continuer de me faire suivre par mon gynécologue !
-Mais je peux t’offrir le meilleur.
-Pour ces choses-là, les femmes préfèrent rester fidèles. Tu ne veux tout de même pas que tous les gynécologues de la ville voient mon intimité quand même !
-Non ! Bien sûr que non !
-Je le connais depuis longtemps. Son père était le gynécologue de ma mère. Il m’a mis au monde. Quand il est parti à la retraite son fils a pris la relève. J’ai entièrement confiance en lui.

Barry avait fini par capituler. Il avait même reporté de quelques jours un voyage important, afin de pouvoir assister à cette consultation prénatale.

Viviane frissonna quand le gel glacé entra en contact avec son abdomen. Son Gynécologue, le Docteur Cyriac Mangué était assis près d’elle, sur une petite chaise noire et passait l'appareil sur son ventre avec des mouvements précis. Sur un écran, apparaissait des images floues, un dégradé confus, allant du noir au gris, qui ne semblait pas troubler le médecin. Il arrivait à déchiffrer ce rebus et pointa même fièrement du doigt une partie de l’écran.
-Voici la tête de votre petit bout de chou.
-Est-ce qu’on peut déjà voir le sexe ? C’est une fille ou un garçon ?

Le docteur hésita un instant, puis sourit.

-Il n’y a pas de doute, c’est un garçon.

Barry sentit un poids s’ôter de sa poitrine comprimée. Il bondit de joie dans le bureau, animé d’une vivacité inattendue pour un homme de son âge. Ses yeux s’embuèrent de larmes. Il voulut parler mais les mots, capricieux, insaisissables, lui échappaient. De toutes ses forces, il serra le médecin dans ses bras. Ce dernier, surpris, éclata de rire. C’était la première fois qu’un père manifestait sa joie avec autant de véhémence. Il vint embrasser Viviane. Le médecin imprima l’image.

-Voilà votre petit cadeau. Vous pouvez l’emporter avec vous, partout où vous voulez !

Barry lui arracha presque le papier des mains. Les siennes tremblaient, il était émue.

-Enfin ! Enfin ! murmurait-il.

***

Rukayat se servit une bonne rasade de Whisky et l’avala d’un trait. Elle sentit une douce chaleur envahir sa gorge puis sa poitrine. Elle se servit un autre verre et alla s’assoir dans un fauteuil. Barry ne savait pas qu’elle buvait et s’était mieux ainsi. Elle le faisait quand elle était extrêmement stressée  et c’était le cas aujourd’hui.  Elle ne voulait en aucun cas entacher son image d’épouse exemplaire. Il y avait bien des choses que Barry ignorait sur son compte.

Barry avait changé. Ces derniers jours, un sourire de bienheureux était constamment plaqué sur ses lèvres. Rukayat sentait le danger tapis dans l’ombre comme un félin, près à lui sauter à la gorge à tout moment. L’échographie de Viviane avait sans doute révéler ce qu’elle craignait depuis longtemps. Mais elle voulait en avoir le cœur net.

Trois coups furent frappés à la porte de la petite chambre d’hôtel qu’elle avait louée pour quelques heures. Elle ouvrit la porte la mine impassible.

-Tu en as mis du temps !


LE FILS DE BARRY KOULEBA (4)

La voiture de Barry était stationnée sur le bas-côté de la route. Le chauffeur du camion n’avait pas daigné s’arrêter. La sonnerie du téléphone retentissait toujours, insistante, dérangeante. Les mains crispés sur le volant, Barry avait le cœur qui faisait des bonds désordonnés dans sa poitrine. Au moins il était encore en vie, sain et sauf. Il avait échappé de justesse à une mort certaine. Cet enfant qui arrivait avait bien intérêt à être un garçon ! Le téléphone continuait de scander en boucle Nouhoumé de Bailly Spinto.

Un véhicule s’arrêta et deux hommes en descendirent. L’endroit n’était pas bien éclairé. De vieux lampadaires jetaient une lumière blafarde sur de petites portions de route. Barry eu peur. Le premier, grand, mince, ne devait pas avoir trente ans. Il portait un polo aux couleurs nationales et un pantalon jeans noir. L’autre qui devait avoir le même âge que Barry, portait une chemise brodée en lin et un pantalon noir. Ils n’avaient pas des têtes de voleurs, ils ressemblaient plutôt à un père et son fils. Il baissa sa vitre dans un chuintement.

-Vous allez bien Monsieur ? Les gens conduisent vraiment mal.
-Oui, je vais bien ! Merci
-Il aurait pu vous percuter !
-Je suis conscient d’avoir eu beaucoup de chance. Il faut croire que ce n’était pas mon jour, dit-il en souriant, gêné par le regard insistant du plus âgé qui le dévisageait sans se gêner.
-Barry ? Barry Kouléba ? demanda-t-il.
-Oui, c’est bien moi ! On se connait ?
-Timothée Nyanga !

Barry posa des yeux écarquillés sur le vieux. Il descendit précipitamment de sa voiture et ils s’étreignirent longuement en riant.
-Timité Nyanga ! Comme tu as vieillis !
-Tu n’es plus tout jeune non plus, objecta l’autre.
-ça fait combien d'années qu'on ne c'est pas vu?
-Oh, moi je te vois tous les jours à la télévision!

Barry sourit.

-Qu’est-ce que tu fais ici ?
-Laisse-moi te présenter mon fils, Vincent. Nous sommes venus voir ma mère qui est malade.
-Enchanté Vincent, il lui serra la main, je suis désolé pour ta mère.
-Oh, c’est une vieille femme très rusée, elle a plus d’un tour dans son sac pour tromper la mort.

Ils éclatèrent de rire.

-Je risque même de partir avant elle à cette allure.
-C’est un grand gaillard que tu as là ! s’exclama Barry, qui enviait son ami. Comme il aurait aimé avoir un fils lui aussi.
-Vincent ! Ma fierté ! Mon cadeau de jeunesse ! dit-il en riant. J’étais encore étudiant quand je l’ai eu. A l’époque c’était plutôt une erreur de jeunesse…
-Papa !
-Laisse-moi finir ! C’était une erreur de jeunesse pour les autres, mais moi je savais que cet enfant-là avait de l’avenir. Aujourd’hui il est sous-directeur de la zone Ouest-africaine dans une multinationale spécialisée dans l’agroalimentaire, annonça-t-il, avec fierté.

Des souvenirs se mirent à affluer dans la mémoire de Barry. Des rires, des pleurs, des visages, des bribes d’une autre vie qu’il croyait disparu à tout jamais. Il s’excusa et sortit de sa boîte à gants une de ses cartes de visite qu’il tendit à son vieil ami. Timité en fit de même.
Ils se séparèrent en se promettant de trouver une date pour se revoir, avant la fin du mois.  Barry remonta dans son véhicule. Bailly Spinto chantait toujours. Agacé, il décrocha le téléphone.
-Quoi ?
-Qu’est-ce qui t’arrives chéri ?
-Est-ce que tu sais que par ta faute j’ai failli me faire percuter par un véhicule ?
-Seigneur, qu’est-ce qui s’est passé ? Tu vas bien ?
-Oui je vais bien ! Mais il s’en est fallu de très peu ! Alors je suis désolé mais ton enfant se passera de sauce graine aux crabes poilus ce soir ! Je rentre chez moi !
-Barry c’est à moi que tu parles comme ça ?
-Ecoute on se verra demain, ou le jour suivant. J’ai eu trop d’émotions fortes pour la nuit.

Il raccrocha sans lui laisser le temps de parler. Il attendit une dizaine de minutes, pour que son rythme cardiaque et sa respiration se normalise et il fit demi-tour pour regagner son domicile.

Dès que Barry mis le pied dans la chambre, Rukayat devina qu’il n’allait pas bien. Comment pouvait-il aller bien, avec cette quête effrénée de fils dans laquelle il s’était lancé. Elle se demandait parfois si elle était une femme bien, juste parce qu’elle savait que son mari était un distributeur public de semence et qu’elle ne disait rien. Cela faisait-il d’elle une épouse plus aimante ? Plus soumise ?

Ils s’étaient rencontrés il y avait plus de vingt-cinq années aujourd’hui. Barry venait à peine d’ouvrir sa première société et il filait le parfait amour avec Honorine Aké, la meilleure amie de Rukayat. Rukayat était issue d’une famille aisée. Ce n’était pas le cas de Honorine. Très vite elle avait compris que Barry ne convenait pas à une fille quelconque comme Honorine. C’était son amie, elle l’aimait beaucoup, mais elle avait vu le potentiel de Barry. Elle avait su qu’il lui fallait une femme comme elle pour atteindre les sommets les plus élevés. Elle avait tout fait pour qu'il se sépare d' Honorine.

Parfois elle avait envie de lui dire la vérité ; quand le secret devenait trop lourd et qu’il pesait sur sa langue et voulait forcer la barrière de ses lèvres. Mais elle ne pouvait s’y résoudre. Quelle garantie avait-elle qu’une fois qu’il aurait eu un fils, il ne s’attacherait pas à la mère de ce dernier ? Surtout que Honorine était son premier amour? Et s’il la répudiait ? Non ! Elle préférait supporter la honte d’être une femme trompée que celle d’être une femme divorcée. Elle avait sacrifiée trop de choses pour que ce foyer fonctionne.Non, jamais elle ne dirait à Barry Kouléba que quelque part sur la surface de la terre, il avait un fils.

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